à propos de khamsin,
un film de grégoire couvert et grégoire orio (2019, 65 min, stank)
sonic youth

- publié le 02.06.2021 - par Erwan Floch'lay (co-rédacteur de la revue Répliques, animateur de l’émission En Attendant Godard, et programmateur au Cinéma L'Argoat à Callac)

Film essai, Khamsin documente à la fois la scène rock-noise, bruitiste, de Beyrouth autour du groupe Oiseaux-Tempête et une jeunesse libanaise en prise avec les circonvolutions de l'histoire de son pays. Erwan Floch'lay en fait ici un article critique, dans le cadre de la série d'articles "Regard de".
"Regard de" est une initiative de Zoom Bretagne pour valoriser les films bretons, au travers d'articles critiques écrits par des journalistes ou des universitaires, afin d'accompagner les films en tournée à travers la Bretagne.

Comme nous, des structures s'interrogent sur la création documentaire, elles se questionnent et inventent de nouvelles manières d'en parler et de la mettre en valeur. Des initiatives qu'il nous paraît important de partager avec vous !

"Le khamsin est un vent de sable brûlant qui souffle du désert d'Égypte à Israël. Son nom signifie "cinquantaine" parce qu'il est censé ne souffler que pendant une cinquantaine de jours au printemps. À la vitesse de 150 km/h, il arrache les feuilles des arbres et donne au ciel une teinte orange foncé; l'air se charge de poussière ce qui rend la respiration oppressante. Il provoque quelques violents orages."

 

Une mémoire fragmentée qui fait retour, toujours aussi vive, douloureuse et puissante pour les habitants de cette ville hantée n’altère néanmoins pas leur désir de vie bouillonnant. Si à Beyrouth, "faire la guerre est un art de vivre", comme l’écrivait Bernard Wallet dans Paysages avec Palmiers (1992), aimer, créer, lutter, raviver les souvenirs et en faire œuvre est un art encore plus puissant. Grégoire Couvert et Grégoire Orio, les réalisateurs de Khamsin, entre 2016 et 2018, font plusieurs séjours au Liban. Dans un entretien pour la revue en ligne Diacritik mené par Joffrey Speno, Grégoire Couvert raconte: "A l’origine l’idée de faire un film avait été évoquée avec le groupe Oiseaux-Tempête, dont les deux membres originels (Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul) avaient pour projet d’aller enregistrer leur troisième album au Liban. Frédéric était alors en contact avec Charbel Haber, l’un des musiciens de la scène d’improvisation libre de Beyrouth, et je crois que l’envie est née, suite à leurs échanges, de vouloir enregistrer de la musique ensemble, à Beyrouth, ainsi qu’avec d’autres musiciens de cette scène. C’est à partir de là qu’ils nous ont proposé de les joindre, et que nous nous sommes mis à penser un documentaire sur – et à partir de – cette expérience musicale ; mais ni nous, ni eux, ne savions encore à ce moment-là de quoi le film serait fait. L’idée semblait plutôt intrigante… Mais il est vrai qu’en premier lieu, plus que par le Liban, c’est par un amour partagé d’un même champ musical que nous nous sommes tous trouvés liés".

à propos du film :

  • À voir : Khamsin sera visible en octobre 2021, lors d'une tournée organisée par Zoom Bretagne, dans le cadre de l'Atlantique Jazz Festival.

pour aller plus loin :

  • Zoom Bretagne : Créé en janvier 2013, Zoom Bretagne a pour objectif d'améliorer la connaissance, la diffusion et l'accompagnement des œuvres cinématographiques et audiovisuelles produites et/ou tournées en Bretagne.

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Film essai, Khamsin documente à la fois la scène rock-noise, bruitiste, de Beyrouth autour de ce groupe Oiseaux-Tempête et une jeunesse libanaise en prise avec les circonvolutions de l'histoire de son pays. Nous assistons, au studio Tunefork à Bourj-Hammoud, à l'enregistrement de l'album AL​-​'AN ! الآن (And your night is your shadow — a fairy​-​tale piece of land to make our dreams). Entre la captation de conversations entre différentes personnes liées à cette scène et de moments d'enregistrement de musique, d'improvisation, une énergie se libère pour mieux essayer de nous peindre une Beyrouth vivant au rythme de sa situation politique et de ses fractures. Tourné au caméscope HI8 la texture sablonneuse de "basse qualité" – intentionnelle – des images redouble la sensation d'être baigné dans une matière granuleuse, en fusion. Ce que Khamsin donne à voir, à penser, c'est une haute définition des pouvoirs du cinéma. Nous sommes toujours très proches de ce qui est filmé, les visages et les paroles, les gestes des musiciens et leurs instruments, des images fugaces de manifestations, des détails presque archéologiques de vestiges, de ruines et une urbanité – il s'agit de capturer une énergie visuelle et sonore propre à Beyrouth. Comme une suite de raccords-mouvement, entre le cœur de cette capitale et la vie de ses habitants, le montage accompagne ce que la musique produit dans le corps des musiciens, des images, des spectateurs. Ce mur du son, omniprésent, gronde face à l'architecture, aux traces d'une histoire en lambeaux, de cette ville habitée des ruines des guerres sans fin qui l'ont traversée / l'a traverse – au présent. One + One de Jean-Luc Godard montre les sessions d'enregistrement du morceau Sympathy For The Devil des Rolling Stones alors que le train de la révolution passait et que les dissensions au sein des Black Panthers sont explorées dialectiquement par JLG. La tension est palpable dans Khamsin entre l'image et le son, entre le vent de l'histoire et les illusions du présent.

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Le thème du retour, de l’oubli, de la disparition et de l’appartenance à un endroit, révélateur d’une génération qui questionne son identité et son passé en tentant aussi de combler des images manquantes. Ces problématiques et ce rapport au Liban s'expriment dans Khamsin à travers les voix des personnes discutant de la politique du pays, de la déliquescence de cet État aux prises avec la corruption. Film essai, mais aussi film collage, au sens du "Third Man" de Byron Gysin et William Burroughs expliqué tôt dans le film, il en va de la création d'un troisième auteur à partir de la fusion de deux textes de deux auteurs pour en former un nouveau. Ici les guitares remplacent les machines à écrire. Au début du film, une voix citant les mots du poète Mahmoud Darwich évoque les "eaux de la mémoire" et le chemin qui reste à parcourir dans cette nuit. Faire des groupes, créer une scène musicale, le commun est désirable, "une vie pour nous" entendons-nous. Le dôme filmé à la fin synthétise, par la furie sonore qui se deploie, ce rapport à l'effondrement et au renouveau. Des histoires de migration des affects, des images, de résonances qui raccordent tragiquement à l'état actuel de Beyrouth après l'effroyable explosion qui a ravagé son port le 4 août 2020. Les oiseaux passent dans le ciel, à l'image, et au son on peut entendre: "le courage c'est la mémoire".